vendredi 29 mai 2009

La question épineuse des délocalisations

Dernièrement, un ami m'a tenu le discours suivant sur l'économie :
"Maintenant, toutes les entreprises délocalisent, c'est inévitable. Le chômage va continuer à s'aggraver tant qu'on n'applique pas des mesures protectionnistes adaptées".

La scène se passe en boîte de nuit, et j'avais déjà pas mal picolé. Outre le fait qu'il est particulièrement désagréable de débattre sur fond de musique techno très forte, je me suis rendu compte que je n'avais pas rafraichi mon argumentation depuis un petit bout de temps. Je suis donc parti à la pêche aux informations.

Et j'ai trouvé un rapport de Lorenzi et Fontagné du CAE à ce sujet.

Ce qui est mis en avant, c'est que le problème des délocalisations n'est pas la perte d'emplois au niveau macroéconomique. D'après les estimations, celles-ci sont responsables de la destruction d'au plus 1% de l'emploi industriel (soit moins de 0,5% de l'emploi total).

Le problème est ailleurs. En France, comme dans de nombreux pays développés, l'accroissement de la productivité dans l'industrie provoque un déversement de l'emploi du secondaire vers le tertiaire (l'emploi se déplace des secteurs à forte productivité vers les secteurs à faible productivité). Les délocalisations ne sont pas à l'origine de ce mouvement (qui a commencé il y a cinquante ans) mais l'accélèrent légèrement.

Tout irait pour le mieux si les emplois détruits pouvaient être créés ailleurs. La théorie nous dit que ces emplois doivent être créés dans un secteur comportant un avantage comparatif. Or, d'une part, le marché du travail français est très rigide et la réallocation de la main d'oeuvre est très lente (voir ce post d'Etienne Wasmer sur la mobilité du travail). D'autre part, la France peine à se trouver un avantage comparatif :

"Après avoir en grande partie manqué le tournant des technologies de l’information, l’Union européenne et plus particulièrement la France sont probablement en train de manquer le tournant des biotechnologies, comme celui d’autres nouvelles technologies."

L'autre aspect du problème est plutôt local. Même si les délocalisations participent à un mouvement général plutôt bénéfique de restructuration, l'impact pour les individus touchés est non-négligeable :

"Lorsque « l’usine » (souvent il n’y en a qu’une) ferme, c’est toute une petite ville qui est affectée : il ne reste que la poste, la maison de retraite, le collège et les commerces de proximité. Le pire est que cette usine était elle-même censée raccommoder un tissu industriel local malmené par le grand chambardement industriel de l’après premier choc pétrolier."

Sans compter que les plus touchés sont les travailleurs peu qualifiés, c'est une conséquence de ce qu'on appelle le théorème de Stolper-Samuelson. Ce théorème nous dit que si un pays exporte des biens à forte intensité en travail qualifié et à faible intensité en travail non-qualifié, les salaires des qualifiés augmentent et ceux des non-qualifiés diminuent.

De manière générale, les auteurs considèrent que :

"Il convient d’envisager la mondialisation et ses effets dans une perspective positive et offensive, plutôt qu’inquiète et défensive."

Je suis d'accord, la phrase fait un peu "entraîneur d'une équipe de foot", mais l'idée est là : il est contre-productif de vouloir empêcher les délocalisations. Il vaut mieux :
1) aider les individus touchés à se reconvertir et de manière générale, améliorer la fluidité du marché du travail,
2) essayer de créer des avantages comparatifs pour la France via une politique industrielle adaptée sans sombrer dans le colbertisme.

Bien évidemment, le rapport est infiniment plus riche que ce résumé. Mais il y a des points essentiels qui méritaient d'être rappelés.

ref :

Désindustrialisation, Délocalisations

FONTAGNE Lionel, LORENZI Jean-Hervé,
FRANCE. Conseil d'analyse économique

Paris ; La Documentation française
(Les Rapports du Conseil d'analyse économique, n° 55)



9 commentaires:

  1. C'est le problème que ne règle pas Ricardo : qui bénéficie du surplus engendré par la spécialisation et l'ouverture des frontières ? Ceux qui perdent leur emploi doivent recevoir une partie de ce surplus sous la forme d'une formation et d'un accompagnement qui leur permette de retrouver un emploi ailleurs. On pourra dire alors que le libre échange est un jeu à somme positive.

    RépondreSupprimer
  2. Oui, c'est l'argument habituellement utilisé. On dit qu'il existe une "Pareto-amélioration potentielle" au sens où si la somme des bénédices est positive, il existe une rédistribution qui améliore le bien-être de tout le monde.

    Si on pense l'argument assez loin, on peut en conclure qu'il faut mettre une taxe à l'importation, puisque les bénéficiaires sont les consommateurs de produits importés !

    RépondreSupprimer
  3. Première idée reçue idiote sur la mondialisation : qu'elle doit aller de pair avec une réduction de la redistribution au sein d'un pays, et la réduction des avantages sociaux.

    J'ai une question sur l'attitude des dirigeants : est-ce qu'ils agissent en étant conscients des gains des échanges, et donc les favorisent, tout en faisant semblant de s'en offusquer parce qu'ils n'osent pas dire explicitement le bien qu'ils en pensent ?

    RépondreSupprimer
  4. Le problème est qu'il existe beaucoup de secteurs où les dirigeants gagneraient à ce qu'on adopte une politique protectionniste (cela les protège de la concurrence et augmente ainsi leurs profits) bien qu'elle soit néfaste pour les consommateurs (et la théorie nous dit que la "perte" des consommateurs est supérieure au "gain" des producteurs). Donc, nécessairement les dirigeants demandent aux politiciens une protection contre "ces méchants étrangers qui nous volent nos emplois" !

    Paul Krugman (je crois bien que c'est lui) avançait un argument très intéressant. Les gains du commerce international sont répartis sur un grand nombre de personnes (les consommateurs), tandis que les pertes sont concentrés sur un très petit nombre de personnes (certains producteurs ainsi que les salariés licenciés). Donc forcément, les seconds vont se battre plus vigoureusement que les premiers.

    En tout cas, j'approuve : la redistribution est plus que nécessaire dans un environnement risqué. Néanmoins, on perd trop souvent de vue que presque toute redistribution réduit l'efficacité des mécanismes de marché et peut donc être contre-productive (par exemple, accroître les charges patronales sur les salaires est une très mauvaise idée).

    RépondreSupprimer
  5. Bonjour,
    Moi quand je parle avec des gens et que je leur dit que le libre échange est bénéfique et que délocaliser n'est pas toujours négatif, ils me répondent que si on délocalise tout, qu'est-ce qui va rester ici (Europe).

    Etant en 2e année d'économie, je n'ai pas encore d'argument assez convaincant. C'est pour cela que je solicite votre aide. :)
    Merci d'avance

    RépondreSupprimer
  6. Bonjour,

    Tout d'abord, l'idée selon laquelle on délocalise tout est fausse (cf statistiques).

    Ensuite, on ne tient pas compte de l'idée fondamentale suivante. Si une firme part produire à l'étranger et exporte ses produits vers la France, c'est tout bénéf pour nous puisque du coup :
    1) les produits en question sont moins chers,
    2) on peut employer les gens qui fabriquaient ces produits avant à faire autre chose !

    Ce qu'il faut bien comprendre est que le problème n'est pas que l'on perd des emplois à cause des délocalisations. Le problème est de savoir que faire produire aux individus qui n'ont plus d'emploi.

    Le raisonnement "quand on aura tout délocalisé..." s'appuie sur l'idée que lorsqu'on délocalise une activité, on ne fait rien avec la force de travail ainsi libérée, ce qui est absurde.

    L'illusion qui soutient ce raisonnement est qu'à COURT TERME, cela prend du temps pour affecter les travailleurs vacants à des postes vacants (et ceci est notamment dû à des imperfections sur le marché du travail et sur le marché de l'immobilier).

    Et à la question : mais si les étrangers sont plus efficaces que nous dans TOUS les secteurs ? on peut répondre : c'est une impossibilité logique démontrée par Ricardo il y a deux siècles.

    Encore une fois, il ne faut pas non plus nier les souffrances endurées par les individus qui perdent leur emploi dans le processus. Mais il faut bien comprendre que la meilleure solution ne consiste pas à lutter contre les délocalisations mais à faciliter la réallocation de la main d'oeuvre vacante.

    RépondreSupprimer
  7. Les délocalisations posent bien le problème de la redistribution des gains qu'elle génère. Premièrement, parce que les salariés de ces entreprises sont en quelque sorte sacrifiés pour le bien être de tous les consommateurs, ils perdent leur poste pour que tous voient leur pouvoir d'achat augmenter. Les salariés sont les grands perdants de l'échange, ce qu'ils ont a gagner en pouvoir d'achat ne compense pas la perte de leur emploi. Et le filet de sécurité que représente les allocations chômage ne change rien puisque leur problème est bien de retrouver un emploi stable à long terme.
    Deuxièmement, il n'est pas certain que les délocalisations profitent réellement aux consommateurs. Car les dirigeants des firmes et les actionnaires peuvent décider de s'approprier la totalité ou la plus grande part du gain lié à la délocalisation. Les destructions d'emplois pourraient bien ne profiter qu'à une minorité de consommateurs, qui sont ceux qui ont la plus forte propension à épargner (vous voyez où je veux en venir).

    Pour en finir avec la victimisation des salariés et la recherche d'un bouc-émissaire, il faut vraiment mettre en oeuvre une politique de retour à l'emploi de ces personnes les moins qualifiées. C'est la question de la "flexsécurité" ou des "marchés transitionnels d'emploi" qu'il reste à fonder.

    RépondreSupprimer
  8. Le problème de retrouver un emploi à long-terme dépend de la fluidité du marché du travail (qui est très mauvaise en France à cause notamment du mauvais état du marché de l'immobilier et de la législation ultra-rigide sur les licenciements). Il s'agit donc plus de réformer le marché du travail que de lutter contre les délocalisations.

    Pour que la baisse de coût ne se répercute pas du tout dans le prix de vente, il faut soit qu'il y ait une collusion (ça arrive mais c'est loin d'être la règle générale), soit que l'élasticité de la demande soit nulle (la demande ne réagit pas du tout au prix) ce qui est assez rare également.

    Je vais quand même chercher des estimations. Ca doit exister.

    RépondreSupprimer
  9. Pour relancer le monde du travaille je pense qu'il faut augmenter le pouvoir d'achat et reduire les cotisations sociales !

    RépondreSupprimer

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.