lundi 26 septembre 2011

Les empreintes digitales au service de la finance dans les pays en développement

Une expérience menée au Malawi montre comment le "fichage" des emprunteurs via les empreintes digitales peut améliorer la confiance entre débiteurs et créanciers.

Mon banquier est méfiant. C'est vrai. Chaque fois que je veux lui emprunter de l'argent, il prend une grande inspiration et relève ses petites lunettes rondes d'un air soupçonneux. Après m'avoir demandé mon nom, il tapote sur son clavier pendant quelques secondes puis rapproche sa tête de l'écran en fronçant les sourcils. La sueur commence à perler le long de mon front.

Nous sommes nombreux à rêver d'un monde où notre banquier ne pourrait pas sonder notre passé financier à la recherche des chèques rejetés, des "explosages" de découvert, des cartes bancaires avalées et des folies dépensières qui ont retardé le remboursement du prêt étudiant. Pourtant, ce monde ne nous serait pas forcément favorable, tout particulièrement si on est du côté des pauvres. Pour comprendre pourquoi, je vous invite à me suivre au coeur des campagnes du Malawi.

Plus précisément, faisons un tour dans les locaux de la Malawi Rural Finance Company (MRFC). Il s'agit d'un organisme public de micro-finance qui permet à plus de 200 000 agriculteurs d'acheter de l'engrais, des pesticides ou des graines à crédit. Néanmoins, cette activité est freinée par un problème majeur. Comment identifier les gens à qui ils prêtent ? Beaucoup n'ont pas de papiers d'identité et, de plus, l'organisme n'a pas accès à une base de données nationale fiable sur l'historique financier des emprunteurs. Il ne reste plus qu'aux employés à faire usage de leur mémoire pour reconnaître les clients. Sachant que l'employé médian ne reste que deux ans en poste, on est exactement dans le monde fictif décrit au paragraphe précédent : l'anonymat règne.

Des chercheurs ont alors eu l'idée d'organiser une expérience. Ils ont sélectionné plus de 3000 agriculteurs répartis en deux groupes. Dans un de ces groupes, ceux qui contractent un crédit auprès de la MRFC verront leurs empreintes digitales scannées et enregistrées. Le but de ce système (ouvertement présenté comme tel aux participants) est de punir les mauvais payeurs et de récompenser les autres. Ceux qui n'ont pas remboursé un crédit n'auront plus le droit d'emprunter. Ceux qui paient rubis sur l'ongle pourront emprunter des montants plus importants. Dans l'autre groupe, les empreintes des emprunteurs ne sont pas scannées. En comparant, les deux groupes, on peut estimer l'impact de l'identification par empreintes digitales sur le comportement des emprunteurs et des prêteurs.

Imaginons donc que vous ayez prêté de l'argent à un de ces agriculteurs de sorte que, intérêts compris, celui-ci doive vous rembourser 100€. La plupart du temps, vous obtiendrez de 90€ à 95€, empreintes digitales ou non. En effet, les chercheurs ont découvert que, finalement, la plupart des agriculteurs étaient peu affectés par l'introduction de ce système. En revanche, si vous avez prêté à un  emprunteur "à risque", c'est-à-dire ceux qui ont la plus forte probabilité de ne pas rembourser, vous pouvez espérer récupérer 67€ si celui-ci est anonyme mais 92€ s'il ne l'est pas !

Ce système incite non seulement les plus mauvais payeurs à rembourser mais en plus, les chercheurs montrent que les individus en question deviennent moins susceptibles de tenter de revendre les engrais achetés à crédit ou de les utiliser pour des activités agricoles autres que celles prévues à la base.

De manière générale, ce système de "fichage" peut sembler contraignant pour l'emprunteur à première vue, mais en limitant les risques de défaut de paiement, on peut s'attendre à ce qu'il renforce la confiance au sein du système financier dans les pays en développement et limite la discrimination ex ante dans l'accès au crédit. L'enjeu est important car à l'heure actuelle, la petite taille et le manque d'organisation du système financier est un des freins majeurs au développement dans ce type de pays.


lundi 29 août 2011

L’éducation tue-t-elle la religion ?

Les personnes mieux diplômées sont-elles plus susceptibles d’être croyantes que les autres ? En moyenne, les statistiques nous disent oui. Mais ce résultat est peut-être trompeur. Il ne prouve pas l’existence d’un lien de cause à effet. Peut-être que les individus croyants sont souvent issus d’un milieu social qui les pousse à faire des études.

Pour trancher, les économistes utilisent leur arme ultime : l’expérience naturelle. Et cette fois-ci, c’est Daniel Hungerman qui s’y colle sur des données canadiennes. Pourquoi canadiennes ? Parce qu’il veut profiter du fait que la durée de la scolarité obligatoire a augmenté progressivement dans les différentes provinces. En comparant des individus nés juste avant et juste après un changement de législation, on compare des gens qui, en moyenne, n’ont pas la même durée d’étude juste à cause de leur année de naissance.

Ce qu’il découvre, c’est que chaque année d’étude supplémentaire réduit de 4% la probabilité qu’un individu soit croyant. Il est donc très probable que la démocratisation de l'école soit en partie responsable de la montée de l'athéisme et de l'agnosticisme dans les sociétés occidentales.




lundi 16 mai 2011

Les économistes ont-ils vu venir la crise ?

C'est une question à laquelle il n'est pas si facile de répondre. Bien évidemment, certains économistes ont prédit la crise et d'autres sont restés aveugles jusqu'au dernier moment. Mais quelle est la tendance générale ? La seule façon de répondre rigoureusement à cette question consiste à analyser un grand nombre de déclarations d'économistes avant la crise. C'est le travail qu'à fait Martha Starr, commenté sur le blog Economic Logic.

Au final, en relevant tous les propos tenus par des économistes au sujet du prix de l'immobilier dans 24 journaux californiens entre 2002 et 2007 (soit presque 700 déclarations), on trouve des choses très intéressantes.

Premièrement, contrairement aux idées reçues, beaucoup d'économistes académiques ont mis en garde le public contre l'existence d'une bulle spéculative sur l'immobilier.

Deuxième, beaucoup d'économistes se sont plantés et ont prédit que les prix allaient continuer à grimper. Mais pour la plupart, ceux-ci ne travaillaient pas dans le milieu universitaires mais dans... l'industrie immobilière ! Ils avaient donc tout intérêt à ne pas inquiéter le grand public.


jeudi 24 mars 2011

Ma part du gâteau ou pourquoi il faut brûler les méchants traders

Je suis allé voir hier soir le nouveau film de Cédric Klapisch, Ma part du gâteau. Ce film relate l'histoire d'une femme, prénommée France, qui, suite à la fermeture de l'usine où elle travaillait, s'est retrouvée au chômage comme ses 1200 collègues. France va ensuite devenir, par hasard et sans le savoir, la femme de ménage de Steve, le trader qui est à l'origine de la fermeture de son usine.

C'est un sujet extrêmement intéressant qui rejoint un peu ce que dit Paul Seabright dans son excellent livre The Company of Strangers. Celui-ci met en évidence la spécificité du risque économique dans les sociétés à économie de marché : un individu à l'autre bout du monde que je ne connais pas, qui ne me connait pas et qui ne me veut aucun mal à moi en particulier, peut détruire mon emploi par exemple, s'il se met à faire la même chose que moi mais plus efficacement ou à un coût moindre. Ou alors si un client important de mon entreprise décide de changer de fournisseur, mon entreprise peut faire faillite bien que ce ne fut pas dans l'intention du client.

Le cas d'une usine qui ferme à cause de ce qui se passe dans la boîte noire de la finance est un exemple pertinent de risque économique. Il y a beaucoup à dire sur ce sujet tant le rôle de la finance en économie et de ses dérives est complexe à analyser.

Dans le film, Klapisch nous propose une interprétation économie bisounours de ce problème. En fait, si tout ça est arrivé, c'est parce que Steve (le trader), il est méchaaaaaaaaaaannnnnt !!!!! En 1h49, Klapisch nous fait le portrait d'un homme cupide, qui se désintéresse complètement de son fils, qui dépense des sommes folles pour draguer une mannequin qu'il jettera comme un mouchoir usagé après l'avoir forcée à coucher avec lui, qui a trompé la seule femme qu'il a vraiment aimé, qui accueille sa nouvelle femme de ménage comme une sous-merde et qui rigole lorsqu'il découvre qu'elle a été licenciée de son job précédent à cause de lui. Ajoutons à cela que le film introduit moult personnages appartenant au milieu de la finance en sous-entendant qu'ils sont encore pires que notre trader.

Au final, on a l'impression que le message du film c'est "brûlons les méchants traders et tout ira mieux", ce qui correspond plus ou moins à la scène finale où Steve se retrouve face-à-face avec les 1200 personnes qu'il a fait licencier (je vous laisse imaginer le dénouement).

Ce que je reproche à ce film, c'est de faire croire au spectateur que le problème de la finance vient du fait que les gens qui peuplent ce milieu sont méchants. C'est une approche extrêmement naïve du problème qui est certes confortable intellectuellement (car ça nous évite d'avoir à étudier les vrais problèmes de la finance) mais qui élude tout questionnement lié au fonctionnement de nos économies et au "système" de manière générale.

En fait, je pense surtout qu'on aurait pu faire exactement le même film avec un trader gentil, ce qui aurait été beaucoup plus subtil. Que dire d'une foule en colère qui veut tabasser un mec gentil mais qui, à cause de son boulot, est responsable de leur malheur ? On aurait au moins atteint le degré 1 de la complexité dans les relations humaines au sein des sociétés modernes. C'est du gâchis selon moi.



vendredi 28 janvier 2011

Les cigarettes et les incendies

Chers lecteurs, j'ai un peu laissé de côté ce blog sans prévenir ces derniers mois. Mon temps est accaparé par mon travail d'enseignement et par ma reconversion professionnelle actuelle (je quitte le milieu de la recherche et de l'enseignement pour partir dans le privé). Je vais essayer de trouver un peu de temps libre pour écrire régulièrement, quitte à faire des billets un peu plus courts.

Au passage, si, parmi vous, certains connaissent des entreprises qui cherchent un statisticien, n'hésitez pas à me contacter.



Souvent, on a tendance à assimiler les effets négatifs des cigarettes aux effets sur la santé. On oublie alors que les cigarettes sont également à l'origine d'un nombre non négligeable d'incendies et notamment que les incendies provoqués par les cigarettes sont statistiquement les plus meurtriers (pensez aux personnes qui s'endorment avec une cigarette allumée !).

Une étude approfondie révèle qu'un accroissement des ventes de cigarettes provoque une hausse du nombre moyen d'incendies aux Etats-Unis. En particulier, les taxes sur le tabac sont efficaces pour lutter contre ce type d'accident.

Ceci dit, il se trouve que les interdictions de fumer à domicile, dans les bars, dans les restaurants ou sur les lieux de travail, même si elles tendent à réduire le nombre de cigarettes fumées ont un effet inverse : elles augmentent la probabilité d'un incendie.

Ce dernier phénomène demeure assez mystérieux. Une explication possible est que les individus qui outrepassent l'interdiction de fumer ou qui fument juste à l'extérieur d'un lieu où c'est interdit ont tendance à être moins prudents quand ils jettent leurs cigarettes. Les chercheurs qui ont mené l'étude relatent l'histoire d'un directeur d'entreprise qui, après avoir fumé une cigarette en cachette, a jeté son mégot dans un conduit de ventilation, provoquant un incendie.


samedi 30 octobre 2010

Escroquerie des banques et animisme économique

Un ami a attiré mon attention sur un article du Monde qui dévoile une escroquerie à grande échelle organisée par les banques dans le cadre des crédit hypothécaires. Sans rentrer dans les détails, les banques auraient produit des documents juridiquement sans valeur pour attester des hypothèques.pour "revendre en douce à des investisseurs des tonnes d'hypothèques frauduleuses (qui contenaient de fausses informations sur l'emprunteur, ou qui ne respectaient pas certaines conditions de base)".

L'auteur de l'article adopte un ton indigné, ce qui est tout à fait justifié si l'information est exacte. Mais il conclut son article avec une affirmation complètement à côté de la plaque : 
"Une telle incompétence, couplée à une intention criminelle, ne mérite qu'une chose : qu'on laisse ces banques faire faillite - de façon ordonnée - pour de bon. C'est d'ailleurs ce qu'on aurait dû faire il y a deux ans."
Cette affirmation relève de ce que j'appellerai désormais "l'animisme économique" par analogie avec cette croyance qui dote des éléments inanimés d'une âme et d'une volonté. Ici, le raisonnement est simple : les banques ont été méchantes, il faut donc punir les banques. De la même manière que nous hurlons sur nos ordinateurs quand ils plantent ou que nous frappons nos meubles quand nous nous cognons l'orteil, nous devons laisser faire faillite ces banques qui nous ont fait tant de mal. Dans notre monde rationnel occidental, "les banques" n'ont pas de conscience. Il est donc impossible de les punir. On ne peut agir que sur les individus qui sont à l'origine de l'escroquerie.

Ca me rappelle une remarque extrêmement pertinente de Bernard Salanié qui disait "Il n'y a pas d'impôt sur les entreprises, il n'y a que des impôts sur les individus". Ce qu'il voulait dire par là, c'est qu'au final, ce ne sont jamais les entreprises qui sont taxées, mais les individus : soit les actionnaires devront réduire leurs profits pour payer la taxe, soit les salaires devront être diminués ou certains salariés devront être licenciés, soit les prix vont augmenter, soit les fournisseurs devront accepter une baisse de tarif, etc. L'entreprise en elle-même est une entité abstraite et inanimée, il n'y a que les individus - consommateurs, salariés, patrons... - qui subissent les conséquences de ce qu'il se passe dans l'entreprise.

Si on force la fermeture d'une banque, on punit à la fois les actionnaires, les consommateurs, les salariés et un grand nombre d'autres acteurs qui n'ont rien à voir avec l'escroquerie dénoncée. La seule chose à faire est d'identifier les auteurs de l'escroquerie et de les traîner en justice.


mercredi 20 octobre 2010

Politiques éducatives et fainéantise des étudiants

Dans le cadre de la réforme du lycée, les établissements sont supposés se mettre en quatre pour aider les étudiants en difficulté : tutorat, stages de remise à niveau, "accompagnement personnalisé"... Parmi les nombreuses questions qui envahissent le débat public, il y en a une dont la réponse est loin d'être évidente : comment les étudiants vont-ils réagir si les établissements scolaires les aident davantage ? Vont-ils saisir cette opportunité et travailler plus ? Vont-ils au contraire profiter de l'aide qui leur est fournie pour travailler un peu moins ?

Les économistes sont bien habitués à cette question puisqu'elle a une formulation très simple dans le vocabulaire de la théorie des jeux. Imaginons la confrontation des deux acteurs qui nous occupent : l'étudiant et le lycée. L'étudiant aimerait bien obtenir les meilleurs résultats possibles avec un effort minimum. Le lycée aimerait bien que l'étudiant réussisse le mieux possible tout en minimisant les coûts. Les deux acteurs ont donc un objectif commun, mais doivent partager l'effort.

Dans ce modèle simple, que se passe-t-il lorsque le lycée accroît son "effort", par exemple en instaurant un système coûteux de tutorat ? Est-ce que l'étudiant va travailler plus ou va travailler moins ? La réponse est : on ne peut pas savoir a priori. Si les mesures prises par le lycée accroissent l'efficacité du travail de l'étudiant, celui-ci va travailler plus. En revanche, si les efforts fournis par le lycée tendent à "remplacer" une partie du travail de l'étudiant, celui-ci sera tenté de travailler moins. Théoriquement, on ne peut pas savoir. La seule solution consiste à mener une étude empirique.

C'est ce qu'on fait trois chercheurs à partir de données sur des étudiants britanniques. Ils découvrent que plus les écoles et les enseignants font des efforts pour les étudiants, moins les étudiants travaillent. Bien évidemment, il ne s'agit que d'une moyenne. Il est probable que les mesures prises par les établissements scolaires n'aient pas toutes le même effet. Mais ce résultat est quand même très intéressant car il montre que les politiques visant à aider les étudiants peuvent, malgré toute la bonne volonté qui les accompagne, avoir des effets pervers. Il faut donc être extrêmement prudent lors de leur mise en place.